
Oeuvres de Monsieur de Fontenelle, 6
Par Fontenelle en 1752
Voir par ailleurs:
La Médecine à Montpellier du XIIIe au XXe siècle
Dulieu (Louis), Dir. (Auteur)
Le texte est retranscrit en français de l'époque...
Alexis Littre naquit le 21 Juillet 1658 à Cordes en Albigeois. Son Père Marchand de cette petite Ville, eut douze enfans qui vécurent tous, & il ne fut soulagé d'aucun d'eux par l'Eglise.
Rien ne donne une meilleure éducation qu'une petite fortune, pourvu qu'elle soit aidée de quelque talent. La force de l'inclination, le besoin de parvenir, le peu de secours même, aiguisent le désir & l'industrie, & mettent en œuvre tout ce qui est en nous. M. Littre joignit à ces avantages un caractère très sérieux, très-appliqué, & qui n'avoit rien de jeune que le pouvoir de soutenir beaucoup de travail. Sans tout cela il n'eût pas subsisté dans ses Etudes qu'il fit à Villesranche en Rouergue chez les PP. de la Doctrine. Une grande économie n'eût pas suffi ; il fallut qu'il répétât à d'autres Ecoliers plus riches & plus paresseux, ce qu'on venoit presque dans l'instant de leur enseigner à tous, & il en tiroit la double utilité de vivre plus commodément , & de savoir mieux. La promenade eût été une débauche pour lui. Dans le tems où il étoit libre, il suivoit un Médecin chez ses Malades, au retour il s'enfêrmoit pour écrire les raisonnemens qu'il avoit entendus.
Ses Etudes de Villefranche finies, il se trouva un petit fonds pour aller à Montpellier, où l'attiroit la grande réputation des Ecoles de Médecine ; & il fit si bien, qu'il fut encore en état de venir de-là à Paris il y a plus de quarante-deux ans.
Sa plus forte inlination étoit pour l'Anatomie ; mais de toutes les inclinations qui ont une Science pour objet, c'est la plus difficile à satisfaire. Les sortes de Livres qui seuls enseignent sûrement l'Anatomie, ceux qu'il faut le plus étudier, font rares, & on ne les a pas fous fa main en aussi grand nombre, ni dans les tems qu'on voudroit. Un certain sentiment, confus à la vérité, mais très-fort & si général» qu'il peut passer pour naturel, fait respecter les Cadavres humains, & la France n'est pas à cet égard autant au-dessus de la superstition chinoise que les Anatomistes le désireroient. Chaque Famille veut que son Mort n'ait plus qu'à jouir de ses Obsèques, & ne souffre point qu'il soit sacrifié à l'instruction publique ; seulement permettra t’elle en quelques occasions qu'il le soit à son intérêt particulier. La Police restreint extrêmement la permission de disséquer des Morts ; & ceux à qui elle l'accorde pour futilité commune, en font beaucoup plus jaloux que cette utilité ne demanderoit. Quand on n'est pas de leur nombre, on ne fait guère de grands progrès en Anatomie qui ne soient en quelque sorte illégitimes ; on est réduit à 'frauder les loix, & à ne s'instruire que par artifice, par surprise, à force de larcins toujours un peu dangereux, & qui ne font jamais assez fréquens. M. Littre étant à Paris, éprouva les inconvéniens de son amour pour l'Anatomie. II est vrai qu'il eut un tems assez tranquille, grâce à la liaison qu'il fit avec un Chirurgien de la Salpêtriere, qui avoit tous les Cadavres de l'Hôpital à sa disposition. Il s'enferma avec lui pendant l'Hiver de 1684,qui heureusement fut fort long & fort froid, & ils disséquèrent ensemble plus de 200 Cadavres. Mais le savoir qu'il acquit par-là, le grand nombre d'Etudians qui coururent à lui, excitèrent des envieux qui le traversèrent. 11 se réfugia dans le Temple, où de plus grands Criminels se mettent quelquefois à l'abri des Privilèges du lieu. II crut y pouvoir travailler en sûreté avec la permission de Monsieur le Grand Prieur de Vendôme ; mais un Officier subalterne avec qui il n'avoit pas songé à prendre les mesures nécessaires, permit qu'on lui enlevât le trésor qu'il tenoit caché dans cet asile, un Cadavre qui l'occupoit alors. Cet enlèvement se fit avec une pompe insultante, on triomphoit d'avoir arrêté les progrès d'un jeune Homme qui n'avoit pas droit de devenir si habile.
II essuya encore, en vertu d'une Sentence de M. de la Reynie, Lieutenant de Police obtenue par les Chirurgiens, un second affront, si c'en était un, du moins une seconde perte aussi douloureuse. II fut souvent réduit à se rabattre sur les Animaux, & principalement sur les Chiens qui font les plus exposés au Scalpel, lorsqu'il n'a rien de mieux à faire.
Malgré ses malheurs, & peut-être par ces malheurs même, fa réputation croissoit, & les Ecoliers se multiplioient. Ils n'attendoient point de lui les grâces du discours, ni une agréable facilité de débiter son savoir, mais une exactitude scrupuleuse à démontrer, une extrême timidité à conjecturer, de simples faits bien vus. De plus ils s'attachoient à lui. par la part qu'il leur donnoit à la gloire de
ses découvertes, dès qu'ils le méritoîent ou pour avoir heureusement apperçu quelque chose de nouveau, ou pour avoir eu quelque idée singulière & juste. Ce n'étoit point qu'il affectât de mettre leur vanité dans ses intérêts, il n'étoit pas si fin ni si adroit, il ne songeoit qu'à leur rendre loyalement ce qui: leur étoit dû.
Content de Paris & de fa fortune, il y avoit plus de quinze ans qu'il n'avoit donné de ses nouvelles à fa Famille. Ceux qui l'ont connu, croiront aisément que les affections communes, le sang, le nom n'avoient pas beaucoup de pouvoir fur lui, & qu'il se tenoit isolé de tout sans se faire violence. Ses Parens le pressèrent fort de retourner s'établir à Cordes; mais quelle proposition pour quelqu'un qui pouvoit demeurer à Paris, & qui fur-tout avoit aussi peu de besoin de Parenté! 11 continua donc ici sa forme de vie ordinaire; pour s'instruire, toujours de plus en plus, il assistoit à toutes les Conférences qu'on tenoit fur les matières qui l'intéressoient; il se trouvoit aux pansemens des Hôpitaux, il suivoit les Médecins dans leurs visites; enfin il fut reçu Docteur Régent de la Faculté de Paris..
L'éloquence lui manquoit absolument; un simple Anatomiste peut s'en passer, mais un Médecin ne le peut guère. L'un n'a que des faits à découvrir & à exposer aux yeux ; mais l'autre éternellement obligé de conjecturer sur des matières très-douteuses, l'est aussi d'appuyer ses conjectures par des raisonnemens allez solides, ou qui du moins rassurent & flattent 1 imagination effrayée; il doit quelquefois parler presque sans autre but que de parler, car il a le malheur de ne traiter avec les Hommes que dans le tems précisément où ils sont plus foibles & plus enfans que jamais. Cette puérilité de la Maladie règne principalement dans le grand monde, & sur-tout dans une moitié de ce grand monde qui occupe plus les Médecins, qui lait mieux les mettre à la mode, 6c qui a souvent plus de besoin d'être amusée que guérie. Un Médecin peut agir plus raisonnablement avec le Peuple; mais en général, s'il n'a pas le don de la parole, il faut presque qu'il ait en récompense celui des miracles.
Aussi ne fut-ce qu'à force d'habileté que M. Littre réussit dans cette Profession; encore ne réussit-il que parmi ceux qui se contentoient de l'Art de la Médecine dénué de celui du Médecin. Sa vogue ne s'étendit point jusqu'à- la Cour, ni jusqu'aux Femmes du monde. Son Laconisme peu consolant n'étoit d'ailleurs réparé ni par fa figure, ni par ses manières.
Feu M. du Hamel, qui ne jugeoit pas les Hommes par la superficie, ayant passé dans la Classe des Anatomistes au renouvellement de 1699, nomma M. Littre Docteur en Médecine pour son Elève, titre qui se donnoit alors, & qu'on a eu la délicatesse d'abolir, quoique personne ne le dédaignât. On connut bien-tôt M. Littre dans la Compagnie, non par son empressement à se faire connoître, a dire son sentiment, à combattre celui des autres, à étaler un savoir imposant, quoiqu'inutile ; mais par sa circonspection à proposer les pensées, par son respect pour celles d'autrui, par la justesse & la précision des Ouvrages qu'il donnoit, par son silence même.
En 1702, n'étant encore monté qu'au grade d'Associé, il lui passa par les mains une maladie, où l'on peut dire sans sortir de la plus exacte simplicité historique, qu'il fit un chef-d’œuvre de Chirurgie & de Médecine- (a) Nous n'en pouvons donner ici qu'une idée très-légere & très-éloignée de ce que demanderoit la justice dûe à M. Littre.a merveille grossiroit infiniment par les détails que nous supprimerons.
Une Femme qui n'avoit nuls signes de grossesse, accablée d'ailleurs d'un grand nombre de différentes incommodités très-cruelles, réduite à un état déplorable, & presque entièrement désespérée, jettoit par les selles du pus, du sang, des chairs pourries, des- cheveux, & enfin il vint un os que l'on reconnut sûrement pour être celui du bras d'un fœtus d'environ six mois. Ce fut alors que M. Littre la vit, appelé par la curiosité. ll trouva , en introduisant son doigt index dans l'anus , qu'à la plus grande distance ou ce doigt pût aller , l'intestin rectum étoit percé d'un trou par où sortoient les matières extraordinaires , que ce trou étoit large d'environ un pouce & demi , & que l'ouverture en étoit alors exactement bouchée en dehors par la tête d'un Fœtus qui y appliquoit sa race; aussi ne sortoit-il plus rien que de naturel. ll conçut qu'un Fœtus s'étoit formé dans la trompe ou dans l'ovaire de ce côté là , qu'il avoit rompu la poche qui le renfermoit , qu'il étoit tombé dans la cavité du ventre , y étoit mort, s'y étoit pourri; qu'un de ses bras dépouillé de chair, & détaché du reste du squelette par la corruption, avoit percé l'intestin, & étoit sorti par la plaie. Quelques autres os eussent pu sortir de même, supposé que la Mère eût pu vivre, & attendre pendant tout le tems nécessaire ; mais les quatre grands os du crâne ne pouvoient jamais sortir par une ouverture de beaucoup trop petite. Tout condamnoit donc la Mère à la mort; elle ne pouvoit nullement soutenir une incision au ventre, presque sûrement mortelle pour la Personne la plus saine. M. Littre osa imaginer comme possible de faire passer les quatre os du crâne par la petite plaie de l'intestin. ll inventa des ciseaux d'une construction nouvelle , car aucun lnstrument connu de Chirurgie n'étoit convenable. Avec ces ciseaux introduits par le fondement jusqu'à la plaie de l'intestin, il alloit couper le crâne en parties assez petites pour passer par l'ouverture, & il les tiroit avec d'autres ciseaux qui ne coupoient point, inventés aussi par lui. On juge bien que cette opération se devoit répéter bien des fois, & dans certains intervalles, pour ménager les forces presque éteintes de la Malade; que de plus il falloit s'y conduire avec une extrême dextérité pour n'adresser qu'au Fœtus des lnstrumens tranchans & très-fins qui eussent pu la blesser mortellement. M. Littre disposoit sur une table les morceaux du crâne déjà tirés, afin de voir ce qui lui manquoit encore, & ce qui lui restoit à faire. Enfin il eut la joie de voir tout heureusement tiré, sans que sa main se fût jamais égarée, ni eût porté le moindre coup aux parties de la Mère. Cependant il s'en falloit beaucoup que tout ne sût sait; l'intestin étoit percé d'une plaie très-considérable; le long séjour d'un Fœtus pourri dans la cavité du ventre, ce qui y restoit encore de ses chairs fondues, y avoit produit une corruption capable elle seule de causer la mort. ll vint à bout de la corruption par des injections qu'il fit encore d'une manière particulière ; il lava, il nettoya, ou plutôt il ranima tout, il referma même la plaie, & la Malade qui après avoir été naturellement fort grasse n'avoit plus que des os absolument décharnés, reprit jusqu'à son premier embonpoint. On a dit même qu'elle étoit redevenue grosse.
Cette cure coûta à M. Littre quatre mois de soins les plus assidus & les plus fatiguans, d'une attention la plus pénible, & d'une patience la plus opiniâtre. ll n'étoit pourtant pas animé par l'espoir de la récompense ; tout le bien de la Malade, tout le bien de son Mari, qui n'étoit qu'un simple Ouvrier en lnstrumens de Mathématique, n'y auroit pas suffi. L'extrême singularité du cas avoit piqué sa curiosité ; de plus, la confiance que sa Malade avoit prise en lui, l'attachoit à elle; il croyoit avoir contracté avec elle un engagement indispensable de la sécourir, parce qu'elle n'espéroit qu'en son secours. Lorsqu'il a raconté toute cette histoire en 1702, il ne s'y est donné simplement que la gloire d'avoir marché sans guide, & usé de beaucoup de précautions & de ménagemens. Du reste, loin de vouloir s'emparer de toute notre admiration, il la tourne lui-même sur les ressources imprévues de la Nature. Un autre auroit bien pu éloigner cette idée, même sans penser trop à l'éloigner.
Il fut choisi pour être Médecin du Châtelet. Le grand agrément de cette place pour lui étoit de lui fournir des accidens rares, et plus d'occasions de disséquer.
II a toujours été d'une assiduité exemplaire à l'Académie, fort exact à s'acquitter des travaux qu'il lui devoit, si ce n'est qu'il s'en affranchit les trois ou quatre dernières années de fa vie, parce qu'il perdoit la vue de jour en jour, mais il ne se relâcha point sur l'assiduité. Alors il se mit à garder dans les Assemblées un silence dont il n'est jamais sorti; il paroissoit un Disciple de Pythagore, quoiqu'il pût toujours parler en Maître fur les matiéres qui í'avoient occupé. On le voyoit plongé dans une mélancolie profonde, qu'il eût été inutile de combattre, & dont on ne pouvoit que le plaindre.
Le premier Février 1725, il fut frappé d'Apoplexie, & mourut le 3, sans avoir eu aucune connoissance dans tout cet espace de tems. Cependant cette mort subite ne l'avoit pas surpris; quinze jours auparavant il avoit fait de son propre mouvement ses dévotions à fa Paroisse.
Ceux d'entre les gens de bien qui condamnent tant les Spectacles, l'auroient trouvé bien net fur cet article; jamais il n'en avoit vu aucun. II n'y a pas de mémoire qu'il se soit diverti. II n'avoit de fa vie songé au mariage, & ceux qui l'ont vu de plus près, prétendent que les raisons de conscience n'avoient jamais dû être assez pressantes pour l'y porter. Presque tous les Hommes ne songent qu'à étendre leur Sphère, & à y faire entrer tout ce qu'ils peuvent d'étranger; pour lui il avoit réduit la sienne à n etre guére que lui seul. H avoit fait de sa main, plusieurs prépa.-, rations anatomiques, que des Médecins ou Chirurgiens Anglois & Hollandois vinrent acheter de lui quelque-tems avant sa mort, lorsqu'il n'en pouvoit plus faire d'usage. Les Etrangers le connoissoient mieux que ne faisoit une partie d'entre nous; il arrive quelquesois qu'ils nous apprennent le mérite de nos propres Concitoyens, que nous négligions, peut-être parce que leur modestie leur nuisoit de près.
ll a laisse son Légataire universel M. Littre son Neveu, Lieutenant Général de Cordes.
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